Thomas More avait tort. Non pas en posant les bases de la pensée utopiste dès 1516, non, mais en décrivant Utopia comme une île, en donnant à ces idéaux humanistes une forme insulaire. Pour l’avoir vu de nos propres yeux, nous sommes en mesure de l’affirmer ; Utopia est une presqu’île. Une presqu’île située du côté de Six-Fours-les-Plages et qui incarne, l’espace de quelques jours, l’une des dernières utopies musicales. Terre d’accueil d’un festival nommé Pointu et qui représente une anomalie dans le raz-de-marée festivalier qui inonde désormais la France chaque été. Anomalie car refusant de prendre part à la course au gigantisme, de céder aux programmations consanguines, qui a compris que minimalisme rime souvent avec qualité, qu’avoir une âme et une identité importe plus qu’avoir des sponsors.
Si les utopies sont habituellement des horizons à atteindre collectivement, nous, en revanche, nous sommes appropriés le Pointu comme une utopie personnelle, our own private utopia. S’il en a l’intense saveur, cela serait mentir que d’affirmer que le Pointu Festival correspond à notre premier amour festivalier. Nous en avions écumé des festivals avant notre première rencontre. Sans jamais trop trouver à rechigner. Et puis un jour, au détour d’un forum, nous apprenions l’existence d’un festival baignant les pieds dans la Méditerranée, gratuit et à la programmation démentielle. Nous étions en 2018 et nous nous apprêtions alors à voir FIDLAR, Sleaford Mods, Thee Oh Sees, Godspeed You ! Black Emperor, The Soft Moon, Suuns, Carpenter Brut sans avoir à dépenser le moindre écu et ce, dans un cadre idyllique : plages pour s’adonner au before, criques où boire nos kro’, scène ouverte pour contempler en simultané concert et coucher de soleil, cigales prenant le relais des musiciens. Notre monde s’en trouva retourné et dès lors, aucun autre festival n’aurait jamais plus la même saveur.
L’édition suivante ne fit que renforcer cette idylle. Mogwai, Fat White Family, Slaves, Converge, Metz, J.C. Satan rajoutés à notre panthéon live et la confirmation qu’il est bel et bien possible de concilier idéaux et passion festivalière. Nous-mêmes adeptes du less is more, quelle joie que de découvrir une programmation se cantonnant à quatre concerts par soirée, où chaque artiste compte, laissant le temps et l’espace à l’imprévu, en opposition avec ces festivals gigantesques où se chevauchent parfois jusqu’à cinq artistes et forçant à des choix draconiens ou à du gavage express. Quelle joie que de se rassembler autour d’une programmation de niche, évitant les écueils trop génériques et de se mélanger à des fanas de chanson française (désolé mais à Angèle nous avons toujours préféré les Hells Angels). Quelle joie que de ne pas être pollué par des grandes roues et autres attrape-nigauds, par des stands de banquiers en bermuda venus recruter et par toutes ces esbroufes qui squattent désormais trop nos festivals. En lieu et place : graphistes psychédéliques, bières artisanales et sardines grillées. Basta. On y vient pour la musique et surtout pour la musique. Accessoirement pour constater que gratuité, cadre, philosophie et programmation exigeante peuvent cohabiter au sein du même bulle et que l’utopie festivalière, telle que conçue parmi les premiers hippies, a encore quelques représentants en ce bas monde.
Puis survint le Covid. Puis les obligations. Trois étés fanèrent sans pouvoir fouler le sol de la presqu’île. Et 2023 comme une évidence. L’envie d’en découdre à nouveau. De retourner sur ces terres qui ne nous ont pas vu naître physiquement mais festivalement. Ne serait-ce que pour se délecter de cet époustouflant triptyque Brian Jonestown Massacre / IDLES / Viagra Boys et de cette flopée de seconds couteaux amenés à un jour devenir les premiers (Frankie and the Witch Fingers, Billy Nomates, BDRMM …). Les années passent. Les programmations de qualité restent. Toutefois, avant d’aborder cette sixième édition de l’événement, il nous fallait tenir compte de ces quelques petites interrockations : un festival que nous révérions pour son minimalisme saura-t-il gérer le passage à deux scènes ? La couverture médiatique phénoménale dont a bénéficié le festival (Le Monde, Les Inrocks, excusez du peu) ne risque-t-elle pas de l’ouvrir à un public trop large ? Une formule désormais payante (même si 47 euros restent bien peu pour un tel line-up me direz-vous) impactera-t-elle la philosophie des festivités ? Seule la réalité du terrain saurait nous répondre. En avant pour notre premier live report !
Jour 1
Un live report qui ne s’ouvre pas sous les auspices de la ponctualité. En cause : un trajet jusque dans le Var quelque peu longuet, un apéro d’arrivée qui l’est encore plus et une file d’attente d’une longueur encore jamais constatée à l’entrée du festival. Trois ingrédients efficaces pour manquer le concert des marseillais de Avee Mana dont nous espérions pourtant beaucoup après une découverte réjouissante sur nos platines quelques jours auparavant. C’est donc au son de Frankie and the Witch Fingers que nous démarrerons les hostilités. Une entrée en matière des plus remarquables tant le quatuor californien livre un set garage furieux et possédé. Souvent réduits au statut d’ersatz de Thee Oh Sees, ils prouvent ce soir-là pouvoir aisément rivaliser sur scène avec leurs aînés (même si, avouons-le, porter un short et une guitare moins remontés permettrait déjà de réduire drastiquement les comparaisons avec l’ami John Dwyer). C’est donc gonflés à bloc que nous nous apprêtons à affronter l’épreuve majeure du week-end : récupérer les jetons qui nous permettront de nous rafraîchir le gosier pendant trois jours. Une soif de bières qui sera fatale à beaucoup de festivaliers. Compter en heures le temps passé dans une file d’attente est rarement bon signe et l’on sent très vite les critiques fuser et la tension monter parmi la foule. En ce premier soir, l’organisation ne semble pas suffisamment rodée pour répondre aux attentes de ces hordes de soiffards, notamment ceux tiraillées entre leur amour de la bière et de la musique de Kurt Vile. Le concert ne sera entendu que de loin pour nombre de spectateurs. Pas réellement un drame pour nous tant notre attention du soir est concentrée sur le concert à venir du Brian Jonestown Massacre. Un live sous le signe des deux derniers albums entrecoupé de quelques timides hits passés. Les fans venus pour un best-of pourront passer leur chemin ; pas le genre de la maison. La bande à Newcombe tiendra toutefois la foule en lévitation psyché pendant plus d’une heure avec ses dernières créations et clôturera cette première soirée avec un long jam cosmique qui rappellera aux derniers sceptiques pourquoi ils demeureront à jamais les darons du genre. Déjà l’heure de regagner nos pénates à l’aide d’un système de navettes dont l’efficacité organisationnelle tout au long du week-end est à mettre en avant.
Jour 2
Toujours pas de miracle de ponctualité pour ce deuxième jour. Vous savez ce que c’est : passés 30 ans, on loue des appartements plutôt que des campings et entre siestes molletonnées et apéros dînatoires, on s’enlise dans un confort petit bourgeois qui vous fait rater les premiers concerts. Nous manquons donc malheureusement le concert de Billy Nomates et arrivons pour la performance de Jul Giaco et pour ce qui sera notre seule incursion du week-end à la scène de la Pinède. Il faut dire que l’accès en jauge limitée sur ce petit coin paradisiaque a pu poser quelques soucis. Devrait-on faire la queue pour accéder à une scène? Réserver cette partie du site pour un espace chill comme les années précédentes nous semblait plus approprié. Bref, retour à la prestation de l’artiste marseillais : génie punk ou escroquerie totale ? Son entrée fracassante sur un tonitruant « Je viens de me mettre un taz dans le gland, j’espère qu’il va monter dans pas trop longtemps » nous frappe nettement plus que sa musique. Quitte à voir un mec en peignoir raconter des élucubrations, nous opterons toujours pour un énième visionnage du Big Lebowski. Nous troquons donc cette bouillie électro pour la performance de Meatbodies. Un joyeux bordel entre heavy, stoner, folk et krautrock accompagné par un visuel pysché à souhait et par ces fameux couchers de soleil qui font la beauté si singulière de la scénographie du Pointu. Le concert fini, il est l’heure d’affronter ses démons : direction la buvette. Quel changement en moins de 24h ! Consciente des problèmes de la veille, l’orga s’est retroussée les manches pour corriger le tir et offrir un service de qualité aux festivaliers. C’est donc avec une pinte de bière artisanale en main, obtenue en un temps tout à fait décent, que nous abordons le concert de l’ami Kevin Morby. Pour la dernière étape de sa tournée européenne, l’auteur de This Is A Photograph livre une prestation aussi éclatante que sa veste à franges. Un set maîtrisé à la perfection, accompagné de musiciens au summum de leur art ; il est évident qu’il s’agit ici de clôturer un chapitre en symbiose totale avec un public acquis à cette cause indie folk. D’indie folk il ne sera point question pour le dernier concert de la soirée. Certainement le plus attendu de notre part. Le groupe qui nous fait rayer le mot objectivité du dictionnaire à chaque écoute. Le groupe certainement le plus cité dans nos chroniques. Nous parlons bien évidemment des Viagra Boys. Eux aussi en dernière date de tournée avant un break d’un mois avaient à cœur de marquer de leur empreinte leur passage sur la presqu’île du Gaou. Que dire de ce chaos organisé ? Une basse à vous réveiller l’échelle de Richter, un saxo qu’on n’avait plus entendu si menaçant depuis Funhouse, un frontman au ventre à bière tatoué au summum de sa décadence … un disco-punk d’apocalypse et un final Sports / Research Chemicals d’anthologie qui nous laisse exsangues. Ce n’est pas avec des prestations de ce calibre-là que notre culte des suédois s’arrêtera de sitôt.
Jour 3
Pour le dernier soir, nous décidons de faire les choses dans les règles de l’art et de nous présenter dès l’heure d’ouverture des portes. Un choix des plus judicieux tant il aurait été criminel de manquer la prestation de bdrmm. Le quatuor de Hull était attendu au tournant après la sortie aussi remarquée que récente de son second album I Don’t Know. Une prestation entre shoegaze et dreampop de haute volée qui n’est pas sans rappeler les grandes heures de Ride et qui conquiert sans résistance aucune un public en pleine flottaison. Un apéro di(vi)natoire des plus subtils avant l’orage sonore qui se prépare dans l’ombre. Avouons-le d’entrée, nous ne sommes guère experts de la discographie de A Place To Bury Strangers. Quelques titres écoutés ça et là sans jamais trouver le temps d’explorer la chose plus en profondeur. C’est donc bien naïvement et sans attente particulière que nous nous plaçons devant ce second acte de la soirée. Comment décrire la suite ? Une déflagration noise, un fracas d’instruments, deux guitares sacrifiées au bout de deux chansons sur l’autel d’un show incandescent, des batteries déplacées pour monter au front, un slam jusqu’à la régie, un concert qui se poursuit au milieu de la foule, un cercle réduit de l’enfer version festivalière où résonnent encore les tambours, puis une sortie comme si de rien n’était en retraversant la foule la pied. Clairement une des prestations les plus foutraquement rock’n’roll jamais donnée sur la presqu’île. Une claque live comme on en prend rarement et la résolution ferme de se plonger en rentrant dans la discographie du proclamé « loudest band in New York ». La barre est placée très haute pour les prochains occupants de la grande scène. Et c’est, hasard du calendrier, à un des premiers artistes hip-hop de l’histoire du Pointu qu’incombe cette tâche. C’est donc en terrain pas forcément conquis d’avance que Loyle Carner s’avance à la tombée de la nuit. Comment réagira un public gavé aux guitares pendant trois jours au rap tout en chill-itude du britannique ? Ma foi fort bien. La foule répond massivement présente, se laissant bercer par le talentueux orchestre accompagnant le rappeur. Un show tout en douceur qui n’essaiera jamais de jouer des coudes pour s’imposer au sein d’un cirque qui ne serait pas le sien. Comme quoi, tout n’est pas une question de sonorités mais surtout une question de valeurs communes véhiculées par les artistes. Le pari hip-hop tenté cette année par les organisateurs se révèle donc payant. À voir quelle suite sera donnée à l’avenir à ce virage de genre. Vient finalement l’heure de clore ces festivités par le concert qui semble le plus attendu par les foules. Trois jours que les conversations tournent autour des mêmes artistes, que les t-shirts arborés comprennent les cinq mêmes lettres : IDLES. LA sensation punk britannique de ces dernières années est de sortie ce soir sur nos terres et s’octroie le rôle de détonation finale. Auront-ils fait des déçus à la fin de leur prestation ? Peu probable. Le gang de Bristol met tout le monde d’accord avec un set intense, brutal, engagé. Il faut voir le charisme du père Talbot tournant en rond sur scène tel un lion en cage, se frappant le torse, hurlant à la mort et haranguant les foules à la résistance anti-fasciste (ce qui ne manquera pas de déclencher un « siamo tutti antifascisti » et un « tout le monde déteste le police » de la foule sur lequel le gratteux viendra lâcher un petit riff improvisé d’anthologie). Les tubes se succèdent à vitesse grand V (dont un enchaînement Mother / Scum qui restera dans les mémoires de festivaliers), à se demander comment ces moustachus ont-ils pu produire autant de classiques instantanées en si peu d’années. Le show s’achève dans un déluge de décibels qui impose ce constat : nul autre groupe récent n’a offert une telle actualisation au punk et réussi à en faire à nouveau un genre en phase avec son époque. Nous n’étions pas là à l’explosion des Sex Pistols ? Nevermind the bollocks, on a IDLES.
Bilan de cette édition ? Des plus positifs comme toujours. Quelques couacs on l’a dit mais qui ont été corrigés avec une promptitude exemplaire. Il est évident que le record d’affluence explosé cette année va impliquer des réflexions sur les tournants à prendre les années à venir : comment gérer l’afflux d’un public plus nombreux attiré par la notoriété grandissante de l’événement, notamment aux stands et à l’entrée du festival ? Comment rendre optimal l’espace de la seconde scène ? Voilà, à notre humble avis, les chantiers futurs (comme quoi nos interrockations de pré-festival étaient avérées). Hormis cela, on louera encore et toujours ce cadre dont on ne se lassera jamais, l’accueil au top des bénévoles, l’ambiance de colonie de vacances qui s’empare de Six-Fours-Les-Plages pendant trois jours, cet espace qui ne se consacre qu’à la passion du rock’n’roll et guère au superflu et un line-up évidemment toujours aussi biblique. Saura-t-on jamais assez remercier les programmateurs de nous gratifier de tels souvenirs de concert ? D’ailleurs, pour la peine, ce sont ces derniers qui concocteront indirectement notre playlist du jour. Bien qu’essayant nous-mêmes de toujours être aussi pointus (la qualité suprême à laquelle se doit de tendre tout rockologue amateur qui se respecte) au moment de notre sélection musicale, nous nous contenterons aujourd’hui de pomper allégrement la programmation du festival. Voici donc compilés tous les artistes que vous avez eu la chance de voir live ou la malchance de manquer lors de cette édition 2023. Si vous êtes dans le second cas, assurez-vous de ne pas reproduire cette erreur l’an prochain.
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Ainsi s’achève le reportage en immersion des Interrockations au Pointu Festival. Pour vous éviter le traditionnel blues du retour de festoche, un seul remède : vous faire péter la musette de nos chroniques futures et passées. Une page facebook à liker ici et des chroniques fraîches comme le rosé du matin à retrouver sur notre site un dimanche sur deux.

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