Les visions post-arockalyptiques de KARKARA

Un opéra psych-stoner dystopique. Le side-project fantasmé du guitariste punko-pyromane de Fury Road. L’hypnotique bande-son de l’effondrement à venir. All is Dust est un peu tout ça à la fois. On a eu le privilège d’écouter en avant-première le troisième opus des toulousains de Karkara et, disons-le tout net, on a pris-là une des premières claques cosmiques de 2024. Cela valait bien une interview.

Salut KARKARA, comment on se sent à quelques jours de présenter à l’Univers son nouvel album ?

Comme des gamins qui attendent devant l’entrée d’un manège cool et flippant. Il y a de l’excitation, de la hâte mais aussi un peu d’appréhension. C’est une partie de nous qu’on dévoile.

D’autant plus que vous n’avez pas choisi la facilité pour ce troisième opus : un album-concept en 6 titres pour narrer une histoire digne des meilleures œuvres de S.F. et qui, musicalement, voyage du rock psyché au doom, en passant par le flamenco. Une envie de se challenger comme on dit dans la start-up nation ?

Chaque album est un challenge en soi mais celui-là, c’est un petit morceau effectivement. Il fallait pousser le concept à fond et sans restriction aucune sur l’écriture. L’objectif était clair dès le début et ça allait de soi pour nous de le concrétiser de cette manière : une narration complète, cohérente, sans aucun cut entre les titres dans l’objectif d’immerger l’auditeur au maximum. On l’a fait comme on a voulu qu’il soit, ni plus ni moins.

Selon nos recherches pas du tout scientifiques, la dernière fois que le terme « album-concept » a été employé, c’était en 1973 dans une communauté krautock bavaroise autogérée. Est-ce que le monde en 2024 est encore prêt pour un format d’œuvre aussi marqué temporellement ? Et plus sérieusement, qu’est-ce qui a motivé cette volonté narrative ?

On a toujours voulu raconter des histoires dans nos albums, on trouve ça beaucoup plus stimulant, ça nous force à aborder les choses sous un autre angle, raconter quelque chose en musique mais pas seulement. L’approche doit être cinématographique et artistique dans son ensemble. Que ce soit au niveau sonore ou visuel, il faut donner une cohérence globale pour que l’album fasse vraiment un tout. La musique doit être au centre mais la pochette doit avoir son importance dans l’album, tout comme les clips ou même le merchandising. Il me semble que ce coté album concept ne s’est jamais vraiment perdu, il n’est juste plus dans les canaux mainstream de la musique. Il y a toujours des artistes qui continuent a explorer cette manière de narrer une histoire en musiques et nous avons la chance d’être dans un genre musical qui reste assez enclin à accepter ce genre de propositions artistiques.

Quel a été le processus de création pour cet album ? Avez-vous composé la musique autour du récit ? Ou est-ce ce dernier qui a découlé des compositions ?

Je crois que ça a été la musique au tout début, sur les prémices des premiers riffs, et tout de suite après, ça été le récit qui drivait l’ensemble. Comme si on réalisait que, sans le savoir, la musique nous emmenait vers cette histoire.

Qu’est-ce qui vous a inspiré pour ce nouvel album ? D’autres albums concepts ? Des œuvres de S.F. ?

L’inspiration pour cet album n’est pas à chercher très loin pour nous. C’était même une évidence d’aborder le post-apo dans ALL IS DUST car on passe notre temps a parler de politique, d’écologie, d’économie et d’effondrement. Entre ça et le fait qu’on soit fans de Matrix / Blade Runner / Mad Max, le sujet était tout trouvé ! D’ailleurs on a réalisé presque après coup qu’on abordait ces sujets dans les deux précédents albums aussi. C’était moins flagrant, on était pas très sûr, c’était moins assumé sûrement mais quand on re-regarde ce qu’on a fait, ça nous paraît évident aujourd’hui que c’était les prémices. Il fallait juste une étincelle.

L’album explore les thématiques de l’épuisement des ressources, de l’effondrement de la société, de quête spirituelle … Est-ce qu’il y a une volonté d’aborder des thèmes politiques sous couvert d’œuvre dystopique ?

La volonté première de cet album était de parler de ce qui « nous parle » avant tout, aborder un sujet qui nous est cher et qui anime nos longues conversations durant nos trajets de tournées. On n’a pas voulu écrire un album engagé ou militant car nous ne donnons aucune leçon mais nous avons voulu parler de ces sujets qui, de fait, sont imminemment politiques et nous concernent tous. Raconter une histoire post-apo, c’est prendre l’état du monde actuel et l’exacerber à son maximum, pour quelque part montrer une direction, probable, à ne pas prendre selon nous.

On l’a dit, All is Dust est une odyssée musicale où résonne aussi bien le stoner que les saxophones et guitares flamenco. Dès vos premiers albums, entre les sonorités orientales et l’incorporation du didgeridoo, on pouvait percevoir une ouverture au monde. Est-ce qu’il y a un vrai désir d’abolir les frontières musicales là-derrière ?

Sans l’ombre d’un doute. Je dirais même abolir les normes implicites qui collent à la peau des genres plus que leurs frontières. On a toujours voulu essayer de questionner ces règles, ces normes qui enferment les styles. Pour nous, un instrument reste un instrument, une gamme, reste une gamme et si leurs places dans la composition se justifient à cet endroit, c’est qu’ils doivent l’être. En étant aux premières loges quand on présente notre musique, on sent qu’il y a parfois une certaine réticence sur certains choix artistiques qu’on fait. Dans le milieu rock, certains instruments sont implicitement plus « nobles » que d’autres ( le didgeridoo ne l’est pas par exemple), ou des gammes plus adéquates que d’autres. Tout est une questions de normes et chaque style est normé à sa façon. Suivre cette voie c’est, selon nous, brider sa créativité.

L’enregistrement et le mastering se sont faits avec Olivier Cussac qui est également compositeur de musiques de films. Pour une œuvre aussi cinématographique que celle-ci, c’était important de travailler avec un familier du 7ème art ?

C’était même indispensable pour nous. Qui mieux qu’Olivier Cussac pour exploiter au maximum ce potentiel ? Son approche de la musique et sa manière de mixer / masteriser a vraiment été un énorme atout, il a apporté ce qu’on aurait jamais pu avoir seuls: donner du corps au son, le rendre visuel. Un travail qui ne peut se faire qu’avec l’aide de quelqu’un d’expérimenté.

Cinéma toujours. Quelle BO de film auriez-vous rêvé de signer ?

Moi je propose « Dune », Hugo « Blade Runner » et Max « Aladin ». D’ailleurs, ceux qui tendront bien l’oreille verront une référence à Dune dans On Edge. Croyez le ou non, on s’en est rendus compte après coup, on n’est pas peu fiers.

Le film ou le roman dystopique ultime ?

MATRIX ! La trilogie, pas le 4, qui n’a jamais existé, svp.

Aussi psyché que votre musique, il y a cette pochette dantesque. Qui se cache derrière cet artwork ?

Cette pochette est remplie de symbolisme. On laissera les gens trouver les éléments par eux-mêmes mais on peut déjà vous donner un petit avant goût. Derrière cet artwork, il y a Ilham, un graphiste indonésien qui a su mélanger à merveille l’art pictural et architectural indonésien avec l’univers de l’album. Les oiseaux sur les côtés sont une espèce d’oiseaux qu’on trouve en Indonésie, leurs chants sont présents au début du titre Moonshiner. L’œil avec les bras sur l’arrière de la pochette représente la divinité de Samalé que vénère le personnage dans l’histoire. Il apparaît aussi dans le clip Anthropia. Le temple représente l’entrée de la ville Anthropia, telle qu’elle est ou telle que le personnage l’imagine, on laissera l’auditeur en juger.

Si le psyché ouvre les portes de l’esprit, ouvre-t-il aussi les portes de l’étranger ? Vous avez déjà pas mal de dates au Royaume-Uni. C’est une petite consécration d’aller jouer en ces terres de rock ?

De moins en moins malheureusement. L’Angleterre c’est un peu le faux eldorado pour les rockeurs : tout le monde en parle, les gens le fantasment et quand on y est, on se rend compte d’une réalité pas très jolie à voir pour les « petits » groupes locaux et internationaux. C’est un sujet pas souvent abordé en dehors de ce milieu, c’est presque tabou, peut-être pour ne pas briser un fantasme justement. En Mai ce sera la troisième fois qu’on y retournera et je peux vous dire que les conditions en tant que musiciens sont très difficiles. La logique politique et économique n’est clairement pas en faveur des artistes mais plutôt orientée vers les pubs et les salles: les « petits » groupes sont très mal payés et très mal considérés. Le tout est tellement précaire au point de se demander comment les groupes de rock anglais font pour continuer à faire ce qu’ils font. La majorité des petits groupes étrangers font des tournées à perte au UK. Pas étonnant, quand les orgas payent les groupes 100£ pour un concert, sans nourriture et sans logement. Et c’est là qu’on comprend pourquoi le Rock et le Punk sont nés au Royaume-Uni, ce n’est pas pour faire « cool » avec une dégaine, un son fort et de la provocation. C’est une musique qui est née en opposition à une idéologie politique et économique qui a broyé une partie de la population et qui continue à le faire.

Le psyché français se porte bien. Entre vos faits d’armes psyché et ceux de Slift, on se dit même qu’il se passe quelque chose en ce moment à Toulouse. Y aurait-il des substances hallucinogènes dans les réseaux d’eau potable de la ville ?

Maintenant que tu le dis, je comprend pourquoi j’aime autant l’eau ! À vrai dire pas grand-chose de plus à Toulouse qu’ailleurs j’ai l’impression, juste une petite bande de « psycheux » très motivés a former des groupes et a y aller à fond.

Depuis quelques années, on a comme l’impression que le rock se réapproprie la notion de transe. Vous pensez vous inscrire dans cette mouvance ?

Pour nous, le rock a toujours eu son penchant de transe. De Black Sabbath à Osees, de Pink Floyd à Can, de Jimi Hendrix à King Gizzard, il y a toujours eu ce penchant vers l’évasion, le cosmique, la transe ou même le lugubre. Le Rock Psychédélique en somme. C’est ce qui nous a toujours attiré et on pense faire partie de cette grande famille.

Finissons en parlant Apocalypse. Selon vous, on est à combien d’années de l’univers décrit dans All is Dust ?

80 ans, 8 mois, 2 semaines et 3 jours.

Quels événements auraient dû nous mettre la puce à l’oreille quant à l’effondrement prochain ? Rachida Dati à la Culture ?

Avant elle, Roseline Bachelot à la culture ! Même si je la trouve très rigolote, je pense qu’elle est aussi compétente dans la culture que moi au ski. Blague à part, je pense que la pandémie du covid nous a bien fait comprendre dans quoi on se lançait pour les prochaines années : des catastrophes prévisibles mais tant que la musique tourne, on continuera à mettre des pièces dans la machine.

Et enfin, afin de préparer notre lectorat à la concrétisation de l’univers de All is Dust, auriez-vous des petites astuces survivalistes à nous partager ?

Vous voyez cette moisissure bleue qui apparaît sur votre pain ou vos fruits que vous avez oubliés chez vous pendant votre départ en vacances ? C’est dégueu mais c’est de la pénicilline, un anti-biotique naturel et inoffensif pour vous. Tartinez-la sur vos blessures infectées ou mangez-la si vous n’avez (vraiment) pas d’autres choix.

Pour prendre votre perche cosmique en live, just pick your date et suivez l’actu de KARKARA juste ici.

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