The Wanton Bishops : blues sans frontières


Du Mississipi au Liban. Des crossroads sud-étasuniens au chaos de Beyrouth. Une même nécessité, apatride et éternelle : pactiser avec le Blues et ses sbires. Un pacte signé allègrement par Nader Mansour il y a une quinzaine d’années à la création des Wanton Bishops. Un orchestre qu’il a su mener des rythmes marécageux du Bayou aux sonorités fiévreuses orientales dans un second album magistral, Under The Sun, qu’il est venu défendre live à la Poudrière de Belfort il y a quelques jours maintenant. L’occasion parfaite de digresser avec lui sur le blues, certes, mais aussi sur les gangs de voituriers, les mariages libanais et les ingratitudes félines.

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Paraîtrait que les Wanton Bishops ont trouvé leur origine lors d’une baston de bar. Tu peux m’en dire plus ?

À l’époque, je jouais des reprises de blues à Beyrouth. Un soir, en sortant d’un bar, je vois Eddy (ndlr : ancien guitariste du groupe et membre fondateur), en train de se faire tabasser par une dizaine de voituriers. Ces gars-là constituent des vrais gangs chez nous. J’interviens et je commence à bastonner avec lui. Une semaine après, il me sort de taule. Où j’étais à cause d’une autre baston. La vie à Beyrouth, quoi (rires)! Bref, on est devenus très, très frères. Notre amitié s’est développée avec du sang versé et des dents qui volent ! Et ça a marqué les débuts du groupe.

Onze années séparent Sleep With The Lights On et Under The Sun. Il s’est passé quoi entre ces deux albums ?

Il n’y a pas réellement eu onze ans sans activité. Il y a eu un EP entre les deux mais c’est vrai que je n’ai pas été très productif, je l’avoue. Bon, il y a quand même eu quelques années de COVID qui ne sont pas de ma responsabilité (rires). L’album était prêt mais je ne voyais pas l’intérêt de le sortir si je ne pouvais pas partir en tournée avec. Donc si tu enlèves l’EP et la pandémie, ça ne fait plus tant que ça ! Mais au final, toutes ces années sont en réalité une quête du son que je cherchais.

Cette quête de son, elle débute lors d’un pèlerinage blues aux États-Unis, c’est ça ?

Oui, on est partis jouer dans le sud des États-Unis il y a une dizaine d’années. On était très fiers de ce qu’on faisait, on voulait montrer de quoi on était capables et on a joué devant des gars au Mississippi, à la Nouvelle Orléans. À un concert, il y a Leo Welch, une légende de Fat Possum Records, qui vient spécialement pour nous voir. Il nous regarde et il nous dit « c’est cool, vous jouez notre musique très bien mais la vôtre ? ». Le mec a quatre-vingt-cinq balais, il a déjà descendu douze ou treize bières ce soir-là, il te regarde et te balance ça, ça te met une claque ! Tu reviens chez toi, tu te dis, ah oui, putain, qu’est-ce que je fais maintenant ? Mais je le remercie parce qu’il m’a ouvert les yeux. J’ai mis un ou deux ans pour trouver un truc homogène capable de réunir ces deux cultures peu liées au départ ; le blues et la musique orientale. J’ai trouvé un support qui est le rock qui connecte les deux ensemble. Avec un peu d’électro aussi parce que je fais beaucoup de Djing. Et ça donne cette salade. C’est un taboulé que je n’arrive pas à expliquer. Ça ne m’intéresse pas de l’expliquer d’ailleurs. C’est comme ça. Je suis un chef et je cuisine ça devant vous. J’espère que vous aimerez.

Passer du blues à la musique orientale, tu vois ça comme un changement radical ou une évolution logique ?

Ce sont deux parallèles que j’essaie de faire se rencontrer. Les similitudes, elles sont surtout dans les thématiques. Ça reste deux musiques qui râlent. Sur la vie, sur les trucs qui se passent tous les jours. Dans le blues, tu en as marre des humains. Dans la musique orientale, tu en as marre du désert. Dans le blues, tu retrouves souvent ces « I love you, you don’t love me, what do we do ? » ou des « I woke up this morning, my baby was gone ». Et bien, c’est pareil, dans la musique orientale. Musicalement, les deux styles ne sont pas forcément très proches mais il y a une petite porte dérobée avec le blues malien, comme celui d’Othar Turner par exemple où l’on retrouve les quarts de ton orientaux. L’Afrique est le centre de tout, c’est elle qui a influencé et créé la musique populaire. Elle nous lie ensemble, entre ce monde et l’autre.

Est-ce que tu peux nous parler du tarab ? Peut-on le relier au blues ?

Tout à fait ! Le blues et la musique orientale sont basées sur la répétition. On n’embellit pas, on répète toujours la même chose pour mener à la transe. Et de ce point de vue-là, le tarab, c’est exactement ça. C’est un état de transe dû à la répétition. À un moment donné, j’ai tellement répété le truc que je vais t’avoir à l’usure (rires). Ça se mixe aussi bien dans l’électro que dans le blues … ou même dans le disco d’ailleurs ! Le blues du Delta, il n’y a pas de changement d’accord, ce n’est pas une musique de virtuose mais elle touche plus facilement parce que c’est une musique humaine. Et pour moi, qui ne suis pas virtuose, ça me va très bien ! Ça ne te prend pas par un côté cérébral ou mathématique. Non, c’est vraiment le cœur. Il y a un côté instinctif, animal, tribal qui ramène à l’Afrique encore une fois. Et ça fait chier beaucoup de gens qui réfléchissent beaucoup dans la musique et qui ont oublié cette part d’émotions et de vécu que requiert le blues. Moi, j’essaie de ne pas tomber dans ce piège over-théorique. Une fois, je suis arrivé en studio en disant aux musiciens « donnez-moi un accord qui sente le whisky, qui pue un peu le cigare ou le vieux siège de cinéma ». Et les gars m’ont regardé en se demandant « mais qu’est-ce qu’il veut, celui-là ?! ». Si t’es trop théoricien, c’est sûr que tu ne vas pas piger la phrase (rires).

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Est-ce qu’avec ce nouvel album, vous ne vous éloignez pas de votre communauté blues originel ?

Tu sais, c’est comme pendant les mariages arabes, t’as tout le temps quelqu’un qui va râler ! Même si tu leur donnes tout ce que tu peux. Donc moi, je fais ce qui me permet de guérir. S’il y en a qui connectent avec ça, tant mieux. S’ils ne connectent pas, il y a des milliers d’autres groupes de blues rock qui devraient faire le taf. Moi, je fais de la musique que j’aimerais écouter mais que je n’arrive pas à trouver ailleurs. Je ne veux pas mentir, j’ai beaucoup d’autres facettes que j’aimerais bien explorer et je ne vais pas faire que du blues rock. Ce mélange de styles, j’aimerais l’écouter mais personne ne le fait alors c’est ce que je vais composer. Je pense que c’est la quête de beaucoup de musiciens.

Le regard qu’on porte au Liban sur votre musique a-t-il évolué après ce virage plus « traditionnel » ?

Pour être honnête, on n’en a pas grand-chose à foutre ! À Beyrouth, les vieux sont dans leur pop arabe, les jeunes dans l’électro. Je ne sais pas vraiment ce qu’on vaut là-bas. Il y a dix ans, on faisait partie d’une vague qui s’est maintenant dissipée. On remplissait deux milles personnes mais je n’y ai pas joué depuis six ou sept ans et aujourd’hui, honnêtement, je ne sais même pas si je ferais venir cent personnes. Les gens qui nous écoutaient sont partis un peu partout dans le monde depuis les derniers événements. Ces cinq dernières années, entre les explosions, le collapse économique et la guerre, les gens qui gravitaient autour de cette scène, en général aisés et éduqués, se sont tous barrés. Donc là-bas, je fais essentiellement du DJing. Le blues, je le garde pour vous (rires).

Tous ces événements politiques, ils influent sur ton écriture ?

Inévitablement. Mais pourtant, quand tu regardes ce deuxième album, ça reste toujours raconté d’un point de vue intimiste. Je travaille toujours à cette micro-échelle. Ce qui t’affecte directement toi et ta personne, toi et ton pote, toi et ta copine. Dans le morceau Beyrouth, je chante « Will you stay with me for a little while / Blood in the streets and everyone smiles ». Je parle à cette femme en lui demandant de rester au lit avec moi mais avec la révolution en toile de fond. J’essaie de la convaincre de conserver cette petite bulle, d’essayer déjà de changer ce noyau-là. Je trouve ça parfois plus honnête d’exprimer ses failles, son individualisme et ses rêves personnels que d’être un prêcheur. Je crois aux micro-changements, comment changer mon propre comportement peut influer sur ma maison, mon immeuble, mon quartier … je crois plus à ces petites initiatives qu’à un mouvement public à l’échelle nationale ou mondiale. Qu’est-ce qui a vraiment marché depuis les années soixante ?

Tu ne te vois donc pas comme un porte-parole de tes concitoyens ?

Certains voudraient que je le sois mais non. Je ne vois ni le comment ni le pourquoi. J’ai déjà du mal à convaincre trois gars de tourner avec moi, qu’est-ce que tu veux que je convainque un peuple entier ? Pour entamer une révolution, c’est chaud (rires). J’ai du mal à convaincre une femme de rester avec moi. Comment veux-tu que j’embarque des millions de personnes ? Non, c’est trop grand pour moi. Je trouve ça plus honnête d’exprimer mes peines quotidiennes qu’un idéalisme révolutionnaire auquel je ne crois pas vraiment. Je peux me tromper, mais peut-être que cela sera plus inspirant parce que c’est plus humain. Parfois, une love song peut avoir plus d’impact qu’une chanson révolutionnaire. Moi, je suis plus sensible à ça. À l’intime, à ces petites misères comme dirait Bourdieu qui ne sont pas considérées comme de grands événements.

Un peu comme dans une chanson de blues, finalement ?

Ouais, exactement ! Les gars ne te parlaient jamais d’esclavage ou de capitalisme. Ils te parlaient d’une femme ou de leurs galères mais derrière tout ça, toi, tu connectes, tu captes tout un pan de culture, ça te nourrit spirituellement ! Bref, on en revient toujours au blues (rires).

Et pour finir, un petit mot sur le programme de vos prochains mois ?

On a encore quelques dates ici en Europe puis on rentre à Beyrouth. Où je vais pouvoir retrouver mon chat qui me manque gravement. Il commence à beaucoup trop aimer la voisine et ça m’inquiète (rires). En trois semaines, il m’a déjà oublié. Je suis content qu’il n’ait pas angoissé mais merde ! Montre-moi une larme, connard ! Il a une nouvelle copine, tout va bien, il continue sa vie sans moi. L’histoire de ma vie, quoi (rires) !

Crédits Photos : © Cédric Delelis

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