Il est des groupes que l’on aime pour leur musique. D’autres que l’on respecte pour leurs valeurs. Et d’autres, très rares, que l’on admire pour l’entrelacement des deux. Krav Boca est de cette dernière catégorie. Un groupe à nul autre pareil grâce à son singulier cocktail (molotov, bien évidemment) fait de cagoules, de meuleuse, de chant en grec, de mandoline, de flow contestataire, d’influences aussi rave que punk. Nous avons échangé avec deux des membres de cette entité à huit têtes quelques heures avant leur montée sur scène au Zone 51 Festival. Il y a été question de musique (un peu) et d’engagement (énormément). Un entretien fleuve aussi inspirant que leur concert fût incendiaire. C’est dire.
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Cette année, vous fêtez les 10 ans de votre première tournée en Grèce. Est-ce qu’il reste un héritage de ce voyage au sein du groupe ?
Paul (mandoline) : complètement, c’est un peu ce qui a déterminé notre ADN. Le groupe s’est formé en 2014 mais on a coutume de dire que c’est vraiment en 2015, au moment de cette tournée, qu’a eu lieu le véritable acte de naissance de tout ce qu’est le groupe et de comment il s’est développé jusqu’à aujourd’hui : le rapport très proche au public, le côté do-it-yourself, le fait de jouer dans des endroits pour des causes, les contacts qu’on a tissés avec beaucoup de rappeurs et rappeuses de là-bas et donc nos paroles qui sont encore en grec dans les refrains.
Rudy (chant) : c’est vraiment ce qui nous a construit et ce qui nous a amené vers une énergie punk. Même dans les milieux rap, le public est vraiment punk là-bas. Il y avait des pogos, des fumigènes, des jets de canettes, c’est un truc qui nous a vraiment plu. C’est ça l’héritage qui reste de cette tournée, notre musique et cette énergie.
Paul : et je pense que c’est cette tournée de 2015 qui nous a donné le virus. On est revenus et on s’est dit que c’est ça qu’on voulait faire. Y retourner, aller dans d’autres pays, à la rencontre des gens. On ne pouvait pas retourner à notre vie d’avant.
En 10 ans, comment avez-vous vu les milieux alternatifs évoluer, que ce soit en France ou en Grèce ?
Rudy : ce qu’on constate, c’est que dans toute l’Europe, il y a de moins en moins de lieux où jouer.
En France, on le voit avec la fermeture des petits bars qui permettaient à des groupes de venir jouer, de s’organiser eux-mêmes. ça existe de moins en moins dans les centres-villes. C’est la même chose en Italie ou en Allemagne où on a pas mal joué. C’est de plus en plus compliqué d’organiser des concerts non déclarés, en sauvage ou en DIY. Les squats ferment. En Grèce, ça a été marquant. Il y a 10 ans, les concerts se faisaient très facilement là-bas.
Paul : tu pouvais jouer très facilement dans les universités parce que c’était considéré comme les derniers bastions protégés. La police n’avait pas le droit d’y rentrer mais ça, c’est mort aujourd’hui. La loi a changé, les flics peuvent rentrer dans les facs, taper tout le monde. Il y a une répression ultra violente depuis trois, quatre ans.
Et est-ce que, depuis vos débuts, vous avez l’impression d’avoir pu porter votre message et diffuser vos idées ?
Paul : c’est vrai que notre objectif, c’est de diffuser nos idées. On s’est rendu compte avec le temps que c’était très important de jouer pour toutes sortes de personnes et de pas rester que dans le milieu alternatif. Ce qui nous intéresse, si possible, c’est de parler à la société plutôt qu’à un microcosme.
Et si on veut faire ça, forcément, il faut jouer dans des événements et des endroits où on est face à un panel très large, de toutes sortes de personnes. C’est là où on peut avoir un vrai impact.
Rudy : ça peut donner l’idée à des gens de faire eux-mêmes, de créer leur propre groupe. Les idées qu’on arrive à diffuser, c’est beaucoup les choses qu’on essaie de faire nous-mêmes. Il y a plein de gens qui nous ont vu faire nos t-shirts et qui se sont mis à en faire.
Paul : la sérigraphie, c’est un bon exemple parce qu’on a l’impression que tout le monde connaît, que c’est un truc établi dans le punk do-it-yourself mais en fait non. Les gens ont l’impression que c’est impossible de tout faire tout seul ; on essaie de prouver le contraire.
Donc, il y a un peu de démonstration par l’exemple dans votre démarche ?
Rudy : carrément, oui. On essaye de montrer que même en venant du do-it-yourself, en n’ayant pas de label, en ayant appris tout seul, tu peux être au niveau de groupes, entre guillemets professionnels, qui ont toujours été accompagnés. Et ça, ça peut donner envie à d’autres personnes aussi de se dire, on va faire nous-mêmes, on ne va pas forcément passer par des grosses structures.
Paul : c’est aussi quelque chose qu’on a essayé de montrer à travers l’image. Depuis le début, on fait nos clips seuls. Tout ce qu’on fait est auto-produit, même notre film documentaire. Montrer ça, c’est vraiment important pour nous, l’essence de l’état d’esprit do-it-yourself. On n’est pas obligés forcément d’avoir des contacts, d’avoir de l’argent ou de connaître untel pour essayer de se dépasser et de faire des choses qu’on n’aurait jamais cru pouvoir faire seuls.
Pour diffuser votre musique et vos idées à un public plus large, il faut aussi s’adresser à un public moins averti, peut-être moins convaincu idéologiquement. En jouant dans des festivals plus génériques par exemple. Sortir de l’alternatif pour s’adresser aux masses, c’est des dilemmes qui ont déjà travaillé des groupes comme The Clash ou Rage Against The Machine à leur époque. Vous vous reconnaissez dans ces parcours et ces réflexions-là ?
Rudy : là, tu nous parles de groupes, c’est un autre niveau (rires). Mais ce qui nous intéresse, c’est pas leur notoriété mais leur portée. Parler aux gens tout en faisant de la qualité.
Paul : évidemment qu’on veut toucher des gens, sinon je pense qu’on ferait de la musique dans notre chambre. Il y a quand même ce truc de partager nos morceaux, que les gens se les approprient et viennent aux concerts. Rage Against a quand même réussi à politiser pas mal d’adolescents à l’époque. Donc, même à travers ce que les américains appellent l’entertainment, il y a une porte d’entrée si les groupes ont des choses à dire. Nous, ça nous intéresse aussi de jouer dans des festivals généralistes. On ne se fixe pas de limites. Pour nous, c’est hyper important de faire les deux, de continuer à jouer en milieu squat et militant et, quand il y a l’occasion, aussi d’aller dans des festivals un peu plus grands. Depuis 2018, on a développé un côté vraiment spectacle, show scénique qui nous aide aussi à dépasser un peu l’étiquette punk pour jouer dans des festivals où il y a toutes sortes de musiques. Et où on est parfois le seul groupe de musique extrême entre guillemets.
Et comment se passe généralement la découverte de votre univers par un public pas forcément averti ?
Paul : et bien écoute, ça c’est intéressant parce qu’on se rend compte que souvent c’est nous qui nous nous auto-censurions ou qui nous fixions des barrières mentales. Par exemple, au début, on se disait « les gens ne vont pas s’y retrouver, ça va faire peur » parce qu’on a un performeur qui est maquillé, qui s’enlève une fausse peau. Et en fait, on se rend compte que ceux qui restent collés à la scène, c’est les enfants. Ils adorent. Ils sont fascinés par le feu, la meuleuse. Ils font des grands yeux.
Rudy : ce truc intergénérationnel, ça nous intéresse énormément. Il faut qu’il y ait de la transmission.
Vous avez réussi à convertir les gens de droite à vos spectacles ?
Rudy : (rires) Peut-être pas encore mais par contre, on a déjà eu des gens qui nous ont découverts en grand festival et qui sont venus après nous voir en squat. Et ça, d’amener des gens à découvrir cette culture, c’est une petite victoire.
Paul : et puis nous, ce qu’on essaye de faire, c’est de créer du contenu, à côté de la musique. C’est pour ça qu’on a auto-produit notre film documentaire, qui est sur Youtube, qui s’appelle À la fin des nuits, pour dire des choses qu’on ne pouvait pas forcément dire sur album. C’est le témoignage d’un an de tournée, en squats, à travers l’Europe. C’est assez représentatif de ce qu’est le groupe, comment on réfléchit. Et en parallèle, on fait aussi un fanzine qu’on sort tous les 4 mois, qui s’appelle Karton. C’est une façon aussi de véhiculer des idées, de dire quelque chose. On les vend à nos concerts, on les met dans les librairies aussi, et tout ça forme un tout. En tout cas, les gens qui veulent s’intéresser un peu plus, creuser un peu, ils ont de la matière.
C’est vrai que votre fanzine représente aussi une manière concrète d’agir, de s’investir, au-delà de la musique. Vu le climat politique mondial aujourd’hui, est-ce que les artistes peuvent vraiment se contenter de jouer de la musique ou est-ce qu’il faut aussi réfléchir en parallèle à des moyens d’actions plus directs ?
Rudy : chacun fait ce qu’il peut. Nous, on fait ce qu’on sait faire, écrire et jouer de la musique. Mais il ne faut pas négliger l’impact d’une simple chanson, surtout auprès des jeunes. Après, toute action est bonne à prendre mais on ne prétend pas savoir ce qu’il faut faire.
Paul : le fanzine, on le fait parce que ça nous fait kiffer de le faire ! C’est beaucoup de travail et je pense que tu ne peux pas tenir une publication de 60 pages tous les 4 mois, si tu n’aimes pas ça. On aime énormément interviewer les gens et mettre en valeur des initiatives qu’on trouve top. C’est un peu pour rendre hommage à des lieux et à des personnes qu’on ne pouvait pas mettre en avant dans notre musique. Et pis, en tant que groupe, parfois, on est vachement concentré sur ce qu’on fait, il y a le risque d’être auto-centré sur sa production. Et le fait de rencontrer des gens pour leur poser des questions sur ce qu’ils font eux, ça change des perceptions. Ça nous a fait découvrir des gens à qui peut-être on n’aurait jamais parlé. On garde des contacts avec eux, c’est un partage qui dépasse même des fois le magazine en lui-même.
Si vous pouviez nous présenter là deux personnes ou deux projets que vous avez mis en avant dans le fanzine, ça serait qui ?
Rudy : c’est chaud, il y en a tellement de marquants (rires) ! Mais je parlerais des militants véganes en Toscane qui ont infiltré des abattoirs McDonald’s pour montrer les conditions de maltraitance et qui ont réussi à les faire fermer. Ils les ont ensuite squattés, pour vivre dedans et en faire un refuge pour animaux. On a eu la chance de passer du temps là-bas, d’y faire des concerts. C’était magique, inspirant. Ils sont allés au bout de leurs idées.
Paul : on pourrait aussi citer les deux frères Diamantis et Stelios, d’Action Mutante. C’est un collectif du nord de la Grèce. Là-bas, il y a beaucoup de fascisme et ils sont un peu le seul bastion antifa du coin. Ils ont monté un lieu où ils font de la sérigraphie, ils organisent des cours de boxe, ils ont une bibliothèque autogérée. Un des frangins est à fond dans le punk, l’autre dans le rap. Ils organisent plein de concerts dans toutes sortes d’esthétiques. Ils ont dédié leur vie à ça. C’est assez courageux, ils ne sont pas beaucoup. Ils font des trucs exceptionnels dans leur bled alors qu’ils sont clairement en territoire hostile. Ils ont souvent des attaques, ils se mettent en danger. Ils sont assez respectés et la jeunesse de la ville a un peu changé de bord grâce à eux parce qu’ils proposent une alternative. C’est hyper inspirant ce qu’ils arrivent à faire en étant aussi déterminés.
Le vôtre de militantisme, il s’est construit comment ?
Rudy : je pense que c’était un peu à l’université. Toulouse, c’est une ville assez militante. Les universités toulousaines, ça bouge beaucoup. Blocages, manifs … On était un peu dans le milieu squat, mais pas énormément. C’est après, avec le groupe, qu’on est vraiment rentrés dedans. En faisant beaucoup de soirées de soutien, en jouant pour des gens qui se battaient vraiment, qui faisaient des choses incroyables, ça nous a construit et inspiré.
Est-ce que vous avez souvenir d’une chanson où vous vous êtes dit pour la première fois que la musique pouvait être une arme de contestation ?
Paul : nous, on n’a jamais trop eu de modèles. Tout s’est fait vachement spontanément. On est partis sur un coup de tête en Grèce à deux voitures, complètement pétées, on a foutu les instruments dedans. Honnêtement, ce n’était pas prémédité. On ne s’est pas jamais qu’on allait faire tout ça. Donc je pense pas qu’il y ait un morceau forcément qui nous ait influencé.
Et ce côté ultra spontané, il permet quand même au groupe de se fixer des objectifs à long terme ?
Paul : quand même, oui. Je pense que le but déjà, c’est de sentir que le groupe se développe. Faire des choses qu’on ne pensait pas faire l’année d’avant. On voit vraiment ce qu’on fait comme un sport. On essaie toujours de s’améliorer.
Rudy : oui, même en termes de qualité de son, de show. Au-delà du message qu’on véhicule, on veut proposer un spectacle qui tienne la route. C’est pour ça que c’est très important pour nous de proposer quelque chose de qualité. On essaie d’être carrés pour que le public apprécié un maximum. Et les autres objectifs qu’on se fixe, c’est les endroits où on joue. Là, on a joué il n’y a pas longtemps dans une immense free party où il y avait près de 15 000 personnes. Il y avait des barrages de police partout, on risquait de se faire prendre le matos. C’était un truc de fou. C’est ça les petits challenges qu’on se met. Et puis aller jouer dans des pays où on n’est jamais allés. Comme la Crète tout bientôt pour la tournée des 10 ans du groupe.
Est-ce que vous pensez que ce sont vos valeurs DIY qui vous ouvrent toutes ces portes dans des lieux et des pays si variés ? Surtout quand tant de groupes français se plaignent de tourner en rond dans les mêmes salles et festivals et/ou d’avoir du mal à s’exporter à l’étranger.
Rudy : tous les groupes ne sont pas prêts à jouer dans les mêmes conditions que nous. On est à 8 dans un camion tout petit. On dort souvent par terre. On n’est pas toujours payés. Nous, on fait un peu ça juste pour l’amour de jouer, le challenge, l’énergie, l’adrénaline de ce truc-là. On est hyper autonomes mais les conditions ne sont pas faciles.
Paul : mais si on avait attendu qu’un tourneur nous organise des choses, on n’aurait rien fait. Rien du tout. Il faut une part d’inconscience. Il faut un peu se mettre en danger aussi. On a perdu nos boulots à l’époque. Tout le monde n’est pas prêt à le faire. Et pour quoi ? Pour rien à la base (rires). Il n’y avait pas d’argent en jeu. Donc oui, ça dépend de ce que tu es prêt à faire, jusqu’où tu es prêt à aller. Je pense que quand t’es indépendant, il y a un côté jusqu’au-boutiste. Mais même s’il y a des galères, surtout on s’amuse ! Quand t’es à l’autre bout de l’Europe, que tu ne sais pas où tu vas, c’est ça l’aventure.
L’alternatif, ça reste le meilleur moyen de se réapproprier la parole et l’espace public ?
Rudy : bah par exemple, depuis deux ans, on a créé notre propre événement, l’Underdogs Festival. La dernière édition c’était en avril à Amsterdam, la prochaine ça sera à Florence. On essaie que ça soit à prix libre ou à prix coûtant et on reverse tous les bénéfices à une asso ou à une cause qui nous tient à cœur. Mais ça peut se faire dans des lieux déclarés ou non.
Paul : je pense aussi qu’il ne faut pas être dogmatique. C’est pas illégal contre légal. Il n’y a pas de honte à jouer dans des lieux autorisés. On a fait une tournée des SMAC avec Poésie Zéro en novembre-décembre et c’était très bien. C’était complet à quasi chaque fois. Tant qu’il y a une opportunité et que les gens comprennent ce qu’on fait. Ce qui compte, c’est comment tu fais les choses et le sens que tu mets dedans. La première édition de notre festival, on l’a organisée à Ivry-sur-Seine dans une salle qui s’appelait Le Hangar. L’orga étaient totalement avec nous, ils comprenaient tout à fait ce qu’on voulait faire. On a avancé la main dans la main, on a collaboré sur la comm’ et les visuels. C’était quand même assez exceptionnel. S’il y a des outils comme ça, il faut aussi s’en servir.
Rudy : partout en France, il y a plein de petits festivals ou de lieux autogérés, même légaux, qui font des supers choses. Ça existe. Il faut fouiller et il faut les soutenir aussi.
Et pour finir, ça serait quoi l’enseignement principal à tirer de ce croisement des cultures que vous incarnez, des milieux punk, rap, rave ?
Rudy : c’est qu’ensemble, on peut faire plein de choses. Que ce soit dans le milieu teuf ou le milieu squat, tu te rends compte qu’à plusieurs, avec des énergies qui vont dans le même sens, tu peux faire des trucs extraordinaires. Si on essaie de s’organiser, qu’on se discipline un tant soit peu, on peut aller au bout et accomplir de grandes choses.

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